Édition en langue française
Intendance Palace
Intendance Palace

La Gazette de l’Intendant

Protocole et Cérémonial

La splendeur se mesure-t-elle ? Ce qu’un bol japonais nous enseigne

Du cristal taillé. Du vermeil. Une nappe damassée, six verres alignés, un menu de huit services. Voilà ce que l’on a longtemps nommé le faste, au point de croire que ce mot n’avait qu’une seule forme.

Il en a plusieurs.

Car la grandeur d’une réception n’est pas une quantité que l’on pourrait mesurer, additionner, classer. C’est une langue. Et comme toute langue, elle se parle autrement selon les cultures qui l’emploient. Ce qui dit la magnificence ici dit autre chose ailleurs : ce qui paraît somptueux à l’un peut sembler chargé à l’autre, et ce qui semble sobre à l’un peut être, pour l’autre, le comble du raffinement.

Au Japon, le sommet du luxe tient parfois dans un seul bol. Une céramique volontairement imparfaite, un geste lent, un espace presque vide. Là où une cour accumule, une table de cérémonie retranche. La splendeur s’y dit par la soustraction, par le silence autour de l’objet, par le temps que l’on accorde à un seul geste. Présenter ce bol à un convive habitué au cristal et à l’or, ce n’est pas lui offrir moins. C’est lui parler une autre langue de la grandeur.

Ailleurs, sous d’autres latitudes, l’honneur fait au convive ne se lit ni dans la porcelaine ni dans la sobriété, mais dans la générosité. Une hospitalité qui se mesure à ce que l’hôte est prêt à donner, à l’abondance déployée, au café versé selon un rite immuable, à l’effacement de celui qui reçoit devant celui qu’il honore. Ce langage ne connaît ni la retenue de l’un ni l’apparat de l’autre ; il a sa propre éloquence, et nul ne saurait dire qu’elle pèse moins lourd.

Source : iStock / Getty Images Plus

Le malentendu commence à l’instant précis où l’on compare.

Mesurer une table à l’aune d’une autre, c’est traduire un poème dans une langue qui n’a pas ses mots : il en sort toujours un manque, mais ce manque n’existe que dans la traduction. La maison qui se croit moins fastueuse parce que sa réception ne ressemble pas à celle d’en face commet cette erreur. Elle lit sa propre grandeur dans un lexique qui n’est pas le sien, et n’y trouve, forcément, qu’un déficit imaginaire.

Il est vrai que certaines maisons disposent de palais centenaires, d’une orfèvrerie accumulée par des siècles de règne, quand d’autres sont jeunes, et parfois fragiles. Mais le palais et l’orfèvrerie ne sont pas la grandeur : ils en sont une forme, née d’une histoire particulière. Leur absence ne prive personne de faste. Elle prive seulement d’un dialecte parmi d’autres. Une maison sans château baroque n’est pas une maison sans magnificence ; elle en possède une autre grammaire, qu’il appartient à son intendance de parler avec assurance.

Car la maturité, dans la rencontre de deux cultures, va dans les deux sens. Celui qui reçoit ne doit pas se juger à la mesure de l’autre. Et celui qui est reçu ne doit pas confondre une langue différente avec une langue inférieure. Le grand convive, le vrai, ne demande pas qu’on lui ressemble : il sait qu’une table étrangère lui offre ce qu’aucune table familière ne saurait lui donner, l’entrée dans un monde qui n’est pas le sien.

La sensation de la splendeur, en vérité, ne naît jamais de la table seule. Elle naît du regard qui la lit.

Et le plus haut savoir de l’intendance, peut-être, est de dresser sa table dans sa propre langue, sans jamais la soumettre au dictionnaire d’un autre.

L’intendant qui accueille au nom de son État doit trancher : soit se fondre dans les usages de celui qui le reçoit, soit affirmer qu’il existe une grâce propre à sa maison qui mérite d’être offerte sans compromis. C’est ce deuxième parti qui fonde véritablement l’autorité d’une réception.